Jean-Baptiste Mainsard
 une pointure de prof !

 

Le geste suspendu sur un livre ouvert, cette expression de la bouche et des doigts si particulière au personnage, silhouette longiligne posée sur une table d'écolier devant Pilpil, Dob, Scordia, Yoyo, Auguemat* et quelques autres, c'est bien Jean Mainsard, professeur d'allemand et d'espagnol, décédé au hasard d'une traversée de route pour n'avoir point entendu ni regardé.

Il faut dire qu'il faisait tout trop vite : prier, marcher, dire la messe, manger, enseigner... et ce n'est pas un hasard que s'imposent à mes souvenirs ces traits de comportement, tant exploités par nos fantasmes juvéniles. L'aisance qu'ont les élèves, au quotidien, à camper des personnages hauts en couleur et à leur donner des surnoms dont la primarité n'exclut pas quelques exactitudes morphologiques, n'est plus la même lorsqu'il s'agit de les animer sur une copie blanche, à l'occasion d'un article pour Semper Fidelis par exemple. Je croyais me trouver piégé de cette même manière quand, devant ma feuille, il m'a fallu plonger dans les profondeurs abyssales de mes années de collège.

Oh surprise ! Ces temps-là étaient au rendez-vous, au diapason de mes rêves. Je soupçonne même Jean Mainsard, que j'ai beaucoup aimé, de me forcer un peu la main pour régler quelques comptes avec un certain mythe « Dis-leur, toi qui m'a un peu connu ... ». Eh oui, je le proclame haut et fort, le père Mainsard était un être discret, sensible et cultivé, plus peut-être que nous n'aurons la chance de l'avoir été, au seuil de notre grand départ, avec les moyens considérables dont nous disposons aujourd'hui pour nous instruire. Je me garderai bien de faire état, par respect pour sa mémoire, d'un certain qualificatif qui a stigmatisé sa personne toute sa vie durant.

Revenons donc au quotidien... Certes la dimension du personnage permettrait d'écrire un livre : "Jean et la prière", "Jean et le sport", "Jean, prêtre et martyr", (je ne le crois pas), "l'alimentation de Jean",... "Jean et l'Espagne", "Jean et la politique". Vite, vite, vite, Jean à toute vitesse. C'est ce qui faisait rire et nous a fait oublier le reste...

Au petit matin, le messe à la crypte revêtait un caractère tout à fait particulier. Il était toujours devant. Devant ses pieds, devant sa voix, devant sa messe, si bien que c'était comme s'il avait dit à son corps : "Va chercher l'enfant de cur".

Quelques secondes avant un énergique coup de poing dans la porte de l'étude, on entendait les semelles de ses savates noires du hall endormi. La porte s'ouvrait, puis se refermait sans qu'un seul mot soit prononcé.

Quelques instants plus tard, sa voix au timbre assourdi par la voûte plus basse du couloir tintait faiblement pour prononcer mon nom. Il était déjà loin. Éclats de rire dans l'étude.

Quand j'arrivais à la petite chapelle, où se trouve l'actuel gymnase, sa messe était bien entamée. Quelquefois même, pendant la célébration, nous prenions des raccourcis pour donner plus de solennité à l'essentiel. Je galopais derrière mon pursang vers les plaines de l'Agnus Dei, sachant qu'à partir de cet instant il retrouverait sa sérénité.

C'est là que je le rattrapais. Transfiguré, suspendu à la lumière blanche de sa grande hostie levée très haut, il arrêtait le cours du temps. Instant magique où s'exprimait l'extraordinaire intériorité de sa foi.

Le soir, il aimait à confesser ... C'était le même cérémonial. Une cavalcade de mots inaudibles, une course éperdue vers l'absolution... absolution avec, en prime, deux bonbons acidulés pour se faire pardonner avoir prescrit deux Pater et trois Ave. Il adorait la Vierge et détestait De Gaulle. C'est dans ces instants là qu'il se confiait, après avoir entendu nos péchés, pour, une fois encore,, nous montrer que lui non plus n'était pas parfait.

Jean Mainsard était originaire de Roz-Landrieux. Il se plaisait à me décrire les charmes de son village qu'il avait découverts, je pense, à toute vitesse mais à pied. Sa promenade dominicale, Saint-Malo-Roz et retour, se faisait pedibus, souvent deux fois par semaine ... jusqu'à la fin.

Les rouages de cette mécanique parfaitement huilée, aidaient au reste. «Mens sana, in corpore sano» aimait-il à répéter... Septuagénaire largement diplômé, passer encore quelque certificat de licence ne l'avait nullement effrayé. C'était l'époque "révolutionnaire" où l'État venait de passer contrat avec le privé, contraignant certains enseignants à quelques réajustements.

Professeur de talent, Jean Mainsard l'a été certainement pour nombre d'élèves studieux et disciplinés. Ceux dont l'esprit, aguerri par des efforts constants, avaient acquis la faculté de le suivre...

D'autres, dont je fus, devront faire amende honorable. La fascination qu'il exerçait sur nous, ainsi campé sur son estrade, un béret sur la tête, un tantinet anarchiste, subtile jusqu'aux extrémités de ses immenses doigts ... Tout cela avait un effet magique. Nous le regardions, suspendus à ses lèvres, attentifs à ses débordements légendaires. C'était à chaque fois un spectacle étonnant, programmé.

Saveur des mots, métaphores aventureuses, quiproquos à hauts risques, avalanches de dictionnaires (latin et gros de préférence), cascades, crescendo et decrescendo, un répertoire coloré et dense, propre à fabriquer des cancres ou des génies, mais de toute façon inoubliable. Pas de place pour le regret. On sait lire entre les lignes . .

Riche et belle partition que la tienne, Jean Mainsard dont au fond de son cur chacun conserve la mélodie. Venue de la terre profonde, elle a égrainé avec toi ses plus belles notes... Humanité et Générosité.

Patrick JAMIN

*  Yves Poirier, J-Pierre Doberstein, J-Yves Scordia, J-Louis Rincé Lionel Lemoine Michel Auguemat.

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Dernière mise à jour :  17 mai, 2001  -  contact